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Entre deux... et renaître

Omar Barmada

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Demain il s'en va. Une dernière montée sur les pentes de la Table. En bas, Cape Town s’élance en mordant l’océan, poussée par l'énergie de la montagne. La ville bruisse. Des sirènes filent en hurlant. Comme dans un polar de Deon Meyer. Aout 2016.

Il avait atterri au Cap pour y réinventer sa vie, comme on dit. Epuisé à se perdre par trop d'années parisiennes… Le temps était venu d'arrêter cette course insensée. Plus de trente années dans cette ville qu’il avait vu se transformer, se durcir, et qui avait cessé de l’inspirer.
Quitter cette ville, cette vie. Quitter cette époque, où porter les signes, comme les traits d’un visage, ou un prénom étranger, disqualifient d'office. Il ne faisait pas partie des "bons étrangers". Il avait fini par en concevoir une forme de culpabilité.
Exténué, il lui fallait partir, pour retrouver l’envie. Quitter famille, relations, protections... sans désir de retour. Pour lui, "l’immigré", c'était espérer à nouveau en un ailleurs où sa différence serait reconnue sans être dégradée.

Alors il se pose dans cette ville qu'il commençait à bien connaître, pensait-il. Il est vrai que, quand on n’y fait que passer, le site, sa lumière, ses couleurs, son énergie... semblent irrésistibles.
Et il y a l'Histoire aussi. Poignante. 1994, Mandela président. Un peu plus de 20 ans. Déjà ? C’était hier. Envie de contribuer, à sa mesure, à un peu plus de justice. Comme pour tenter de réparer… et de se réparer. Et le regard se précise, et la part de mémoire, fait surface…
La ville, la rue, les passants… L’architecture, le paysage urbain... Cette ville parait si peu africaine !

Sortir, prendre la N2 qui file plein est. De l'Atlantique à l'Indien. Laisser la péninsule de bonne espérance et partir à la rencontre, dans ces paysages d’une beauté bouleversante, d'une autre Afrique du Sud. Faire filer les images au rythme des souffles enjoués d'Hugh Masekela. Des paysages à perte de vue. Le bush. Rouler des heures comme on s’enivre, et se sentir gagné par ce trouble fort et puissant, le vertige d'être sur la terre africaine.

Des noms Afrikaans, d'autres aux accents britanniques : on traverse des villes, villages, tout droit sortis de clichés d'une vieille Europe. Devant la Kerk (église) et son gazon parfait, placée au centre, la route passe sans s'arrêter. Plus loin, à l'écart de ces blanches coquettes où le temps semble figé, les cubes alignés dans des carrés arides ont fini par remplacer les "shacks". On ne se mélange pas.

En virant nord-ouest, rejoindre les montagnes aux "pass" vertigineuses et plonger vers des territoires nostalgiques qui n'ont de cesse de se trouver de bonnes raisons de posséder sans partage. Vite, reprendre la route comme pour effacer cette impression désagréable. Réminiscences de l’Apartheid. Rouler encore. Rectilignes semblant faire fuir l'horizon, comme inatteignable ?

Demain, il repart. Un dernier salut au couchant depuis Signal Hill. Parmi la foule insouciante du samedi soir, le verre à la main. Pour lui c'est bien plus qu'un séjour d’agrément qui s'achève. Les notes du doigté grave d'Abdullah Ibrahim résonnent dans sa poitrine. Tristesse de partir et joie de n'être plus tout à fait le même.


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